La haie de Roger


Roger a vécu une bien curieuse histoire.

Roger n’habite pas très loin de chez moi, juste à l’orée de la lande. Il a une belle maison avec un grand jardin très bien entretenu. Quand on rentre chez lui, on longe une grande haie qui fait bien quarante ou cinquante mètres de long et environ deux mètres cinquante de haut.

Passé l’hiver, les branches des thuyas ont tendance à partir dans tous les sens et il est maintenant grand temps d’y mettre bon ordre. Roger décide donc de tailler sa haie dès son déjeuner englouti. Il se met à l’ouvrage à treize heures. Sa sieste attendra demain. Le plus important est de profiter du beau temps et de finir le travail avant le coucher du soleil.

Roger utilise un taille-haie thermique, un modèle ancien qui fait beaucoup de bruit. Il m’arrive même de l’entendre de chez moi. Il s’applique et sa besogne commence bien. La partie verticale est parfaite et l’étêtage est à la bonne hauteur. Mais il n’a pas fait cinq mètres qu’il perçoit un drôle de bruit. 

« Bizarre, bizarre ! »

Roger arrête sa machine pour mieux entendre. En tendant l’oreille il perçoit un drôle de bruit « Toc, toc, toc… ». On dirait le bruit fait par une personne qui frappe au plafond avec un balai. Vous savez ? : « Toc, toc, toc… ».

« Bizarre, bizarre ! »

En prêtant l’oreille avec plus d’attention, Roger croit entendre une voix étouffée:

« Qu’est-ce que c’est que ce bazar ?

Il n’y a plus moyen de faire la sieste !… »

Roger reste bouche bée. Perplexe, il se demande s’il a la berlue.

« Non, ce n’est possible. On raconte plein d’histoires sur les Fées qui habitent dans les houles. Les houles qui sont là, juste en dessous. Mais ce n’est pas possible, cela n’existe pas. Je ne veux pas croire à ce genre de bêtises »

Quelque peu abasourdi Roger reprend son travail.

Le soir, toute la haie est parfaitement taillée. Pas le moindre petit bout de branche ne sort du rideau de verdure. Satisfait de la tâche accomplie, Roger a encore prouvé qu’il était le meilleur dans ce type d’activité.

Le lendemain matin, Roger sort sa voiture du garage et attelle sa remorque. Il va récupérer le bois qu’il a coupé la veille pour l’amener à la déchetterie de Matignon. Il se retourne alors pour regarder sa haie. Mais il ne la voit pas. Il ne la voit pas parce qu’il n’y a plus de haie, mais plus rien, plus rien du tout.

Intrigué, Roger se frotte les yeux. Il s’approche jusqu’à la limite de son jardin en se demandant s’il est bien réveillé ou s’il fait un vilain cauchemar. A la place de la haie, il y a comme un petit sillon avec dans le fond des choses toutes racornies. Roger n’arrive pas à déterminer ce que c’est. Cela ressemble à du varech desséché, celui que l’on trouve échoué sur le haut des plages.

Mais de la haie, rien de rien. Elle a complètement disparu.

Roger est assommé par l’émotion. Il s’assoit sur le banc du jardin complètement hébété. Et là, ce qu’il découvre est une véritable catastrophe. Une catastrophe !

De l’autre côté de ce qui devrait être la haie, il voit la voisine qui se dandine, les mains sur les hanches, et qui regarde Roger avec un grand sourire moqueur.

La honte !

Il faut savoir que Roger est fâché avec sa voisine depuis très longtemps. A vrai dire, ce sont plutôt les deux familles qui sont fâchées depuis très longtemps et cela date de plusieurs générations. Aujourd’hui, Roger ne se souvient plus du motif de la discorde, mais, comme souvent, les conflits sont tenaces et se transmettent sans plus de raison.

Roger avait justement planté cette haie pour ne plus voir sa voisine, et, justement, elle est là, les mains sur les hanches à se dandiner et à le regarder avec un grand sourire moqueur.

La honte !

Vous allez imiter la voisine. Si, si ! Mettez les mains sur les hanches, tournez à gauche, tournez à droite et prenez un air moqueur… ( Si vous lisez ce livre dans un transport en commun, vous êtes autorisés à ne pas reproduire ces mimiques. Pour tous les autres cela reste obligatoire).

Je peux vous dire que Roger a passé une très mauvaise journée, et même passé une très très mauvaise semaine. A tout dire, il a passé un très très très mauvais mois de mai.

Arrive le mois de juin. Roger plante une nouvelle haie de thuyas. Des petits plants qui se présentent dans des pots de deux litres achetés au marché. Des petits plants hauts comme cela, 40 à 60 centimètres.

Le lendemain matin, Roger constate que ses petits plans de thuyas sont tous desséchés. Du varech… Et la voisine qui se dandine, les mains sur les hanches, avec un grand sourire béat. Elle admire le travail.

Au mois de juillet. Roger replante une nouvelle haie de thuyas. Des plants dans des pots de cinq litres qu’il a achetés au marché de Matignon. Des plants hauts comme cela, 60 à 80 centimètres.

Le lendemain matin, Roger constate que ses plants sont tous desséchés. Du varech… Et la voisine qui se dandine, les mains sur les hanches, avec un grand sourire béat. Elle admire l’ouvrage.

Au mois d’août, Roger refait sa haie avec des arbustes dans des pots de quinze litres qu’il a achetés à la coopérative de Matignon. Des arbustes hauts comme cela, 1 mètre.

Le lendemain matin, Roger constate que ses arbustes sont tous desséchés. Du varech… Et la voisine qui se dandine, les mains sur les hanches,  avec un grand sourire béat. Elle admire le spectacle.

En septembre, Roger passe à l’offensive. Il fait venir une pelleteuse qui fait une grande tranchée et qui dégage la terre. Des camions livrent de la terre de Plurien, la meilleure, pour remblayer la tranchée. Puis, il plante des arbres qu’il a achetés chez un pépiniériste d’Erquy. Des arbres hauts comme cela, 1,50 mètre.

Le lendemain matin, Roger ne peut que constater la réalité. Ses arbres sont tous desséchés. Du varech… Et la voisine qui se dandine, les mains sur les hanches,  avec un grand sourire béat. Elle admire le résultat.

Au mois d’octobre, il n’y a toujours pas de haie chez Roger qui a définitivement abandonné l’idée d’en replanter une.

Au mois de novembre, la voisine salue Roger alors qu’ils étaient tous les deux dans leur jardin. C’est bien la première fois et elle le fait de manière très aimable.

Au mois de décembre, les deux voisins se causent à chaque fois qu’ils se voient. Roger va même jusqu’à inviter sa voisine à venir prendre le thé à Noël. En retour elle le convie à passer le réveillon du trente et un décembre. Depuis ce jour, ils sont devenus inséparables.

Au mois de janvier, le varech commence à verdir dans la tranchée.

En février, le varech est passé au vert foncé, et il y a même quelques petites pousses qui apparaissent.

En mars, ce sont des petits arbustes qui repoussent tout seul. Cela tient du miracle et personne n’est capable d’expliquer ce phénomène.

En mai, Roger décide de tailler la haie qui devient trop imposante. Il utilise un taille-haie électrique, qui fait moins de bruit, et ne commence son travail qu’à partir de seize heures.

De plus, Roger décide que sa haie ne devra pas dépasser un mètre de hauteur car au-delà il serait trop caché de sa voisine.

Curieusement, dans l’épais rideau d’arbres, il découvre un endroit où rien n’a poussé. Roger y installe alors un petit portillon bleu. Il n’est pas question d’y mettre un verrou ou d’interdire l’accès, mais ce portillon sublime juste le passage.

*****

Aujourd’hui, Roger et sa voisine vivent en harmonie. Ils ont échafaudé plein de projets communs. Les deux familles se sont rapidement réconciliées et ont pris l’habitude de se retrouver chaque week-end. Tous réunis cela fait beaucoup de monde car Roger et sa voisine reçoivent une ribambelle d’enfants, de petits enfants et parfois même de cousins. Des réunions familiales qui sont de purs moments de joie et de bonheur.

Actuellement, c’est très certainement l’endroit le plus animé et le plus festif du village. Mais il y a une règle qui est scrupuleusement respectée par tous : entre treize et quatorze heures, il ne faut plus faire de bruit car il n’est pas question de déranger la Bonne Dame qui fait sa sieste dans la houle juste en dessous.